Erotika : notre positionnement, expliqué (3/4)
La sexualité au service des gens : la vision de l'économie sociale et solidaire
Le marché a un avis sur la sexualité. Il en existe un autre — moins visible, mais tout aussi structuré.
Une autre manière d'entreprendre
L'économie sociale et solidaire (ESS) n'est pas un secteur d'activité, comme la santé ou le bâtiment. C'est une manière d'entreprendre, qui peut s'appliquer à n'importe quel domaine — de la banque à l'agriculture, en passant par l'éducation ou, potentiellement, la sexualité.
Trois valeurs la distinguent de l'économie classique :
- Un but autre que le seul partage des bénéfices. L'activité économique reste un moyen, pas une fin en soi.
- Une gouvernance démocratique et participative, souvent résumée par le principe "une personne, une voix" plutôt que "une action, une voix".
- Une lucrativité encadrée : les bénéfices sont majoritairement réinvestis dans le maintien et le développement de l'activité, plutôt que distribués.
Un café associatif, une épicerie solidaire, une mutuelle, une coopérative agricole : des structures qui n'ont, en apparence, rien en commun, mais qui partagent ces trois principes.
Trois forces, pas deux
Face à un sujet comme la sexualité, on pense spontanément à deux acteurs : le marché, qui vend ; l'État, qui régule et protège. C'est incomplet. Il reste l'émancipation — la volonté de démasquer et de combattre les rapports de domination, d'où qu'ils viennent, y compris quand ils se nichent dans les institutions censées protéger. Voilà le rôle que jouent, sur le terrain, les structures de l'économie sociale et solidaire (Fraser, 2010).
Aucune des trois forces n'est automatiquement "la gentille". Une protection sociale mal pensée peut, par exemple, enfermer les gens dans des normes rigides plutôt que les libérer.
Dans cette grille de lecture, l'industrie pornographique en ligne — vue dans l'article 2/4 — est l'exemple le plus visible de la force de marchandisation. L'État, lui, tente d'incarner la protection sociale — via la Stratégie nationale de santé sexuelle 2017-2030 (Ministère des affaires sociales et de la santé, 2017) ou via des obligations légales comme la désignation d'un référent harcèlement sexuel dans toute entreprise dotée d'un CSE, renforcée par un second référent dédié à partir de 250 salarié·es (loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018). Mais ce sont les structures de l'économie sociale et solidaire qui, sur le terrain, portent le plus directement la troisième force : l'émancipation.
Ce que l'ESS change, très concrètement
Ce n'est pas qu'une question d'étiquette. Les trois principes vus plus haut — gouvernance démocratique, lucrativité encadrée, utilité sociale — se traduisent directement dans la manière dont une sensibilisation ou une formation à la sexualité est construite pour des adultes.
Une structure de l'ESS qui anime une formation en entreprise ou une intervention en université n'a ni un objectif de rentabilité publicitaire (contrairement à une plateforme pornographique financée par les clics), ni un mandat purement descendant (contrairement à un module e-learning générique imposé par une direction juridique pour se couvrir). Elle peut partir du vécu réel des personnes présentes, mobiliser des formats participatifs plutôt que des cours magistraux, et adopter une posture horizontale plutôt que verticale.
C'est une différence de forme, pas seulement de discours — et en pédagogie, la forme compte autant que le fond : le comment on parle de sexualité et de consentement façonne ce qui en est retenu, autant que le contenu lui-même.
Pourquoi ce n'est pas un détail
On pourrait objecter que ces différences restent surtout une posture, et que le résultat concret est marginal. C'est l'inverse qui est vrai : c'est précisément parce que les structures de l'ESS résistent à la logique de rentabilité qu'elles restent fragiles. Les associations qui portent aujourd'hui l'essentiel des actions de sensibilisation à la sexualité et au consentement — pour des adultes comme pour des plus jeunes — dépendent très largement des subventions publiques et du bénévolat pour compenser des financements privés encore trop rares.
Autrement dit : le regard de l'ESS sur la sexualité n'est pas seulement "important" au sens moral. Il reste structurellement rare, précaire, et — pour l'instant — largement minoritaire face aux deux autres forces. C'est ce déséquilibre que la conclusion de cette série interroge, à travers la place qu'occupe concrètement Erotika sur ce terrain.
Sources citées dans cet article
- Fraser, N. (2010). Marchandisation, protection sociale et émancipation. Les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme. Revue de l'OFCE, 114(3), 11-28.
- Ministère des affaires sociales et de la santé (2017). Stratégie nationale de santé sexuelle 2017-2030.
- Loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel — obligation de désignation d'un référent harcèlement sexuel et agissements sexistes (art. L. 2314-1 et L. 1153-5-1 du Code du travail).
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