Erotika : notre positionnement, expliqué (2/4)

La sexualité au service du profit : le cas de la pornographie

Deux entreprises se partagent l'essentiel du marché mondial. Aucune des deux ne produit de vidéos.

Un marché sans producteurs

Le modèle économique de la pornographie en ligne n'a plus grand-chose à voir avec celui du cinéma X des années 1970-1980. Les grandes plateformes ne produisent plus de contenu : elles en diffusent en masse, gratuitement, et vivent essentiellement de la vente d'espaces publicitaires — exactement comme un réseau social. C'est ce que plusieurs chercheurs appellent l'"uberisation" du porno (Bergström, 2020 ; Slate.fr) : les plateformes se positionnent comme de simples intermédiaires entre créateurs indépendants et internautes, et se déresponsabilisent au passage du contenu qu'elles hébergent.

Ce basculement vers un modèle publicitaire a permis à l'industrie d'augmenter son chiffre d'affaires de 50 % dès 2012, selon le rapport d'information du Sénat de 2022 ("Porno : l'enfer du décor").

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Le saviez-vous ?
Le marché mondial de la pornographie en ligne est concentré autour de deux conglomérats seulement — Aylo (anciennement MindGeek) et WebGroup Czech Republic — qui possèdent, à eux deux, la quasi-totalité des plateformes les plus visitées au monde (Sénat, 2022).

Une architecture pensée pour échapper au contrôle

Cette structure économique s'accompagne souvent d'une architecture juridique tout aussi opaque. WebGroup Czech Republic, propriétaire du site XVideos, figure par exemple sur l'Annuaire des Entreprises français comme une "société étrangère non immatriculée au RCS", sans aucun salarié déclaré en France — et conteste depuis 2024, devant le Tribunal de l'Union européenne, sa désignation comme "très grande plateforme en ligne", statut qui l'obligerait à publier ses revenus publicitaires (L'Annuaire des Entreprises ; Tribunal de l'UE, affaire T-139/24).

Quand le modèle économique dicte le contenu

Ce mode de financement a un effet direct sur ce qui est produit. Une plateforme rémunérée à la publicité et au clic a un intérêt économique à maximiser l'attention, pas la qualité narrative. Et encore moins à se soucier d'une représentation saine de la sexualité. Résultat documenté par plusieurs chercheurs : des contenus de plus en plus courts et décontextualisés, et une production "amateur" à moindre coût qui a fragilisé les maisons de production traditionnelles.

Le rapport du Sénat de 2022 est direct sur le coût social de cette course à l'attention :

"Cette recherche du profit à tout prix explique pourquoi l'industrie de la pornographie est devenue aveugle au contenu diffusé sur ces gros sites de streaming de vidéos X et a pu encourager la production de contenus de plus en plus violents, véhiculant des stéréotypes racistes, sexistes, homophobes et lesbophobes." (Sénat, 2022, p. 21)

L'affaire dite du "French Bukkake" — des violences filmées dans le milieu du porno amateur, dont la Cour de cassation a confirmé en mai 2025 les circonstances aggravantes de sexisme et de racisme — illustre à quel point la délocalisation de ces structures complique toute poursuite judiciaire (Le Monde, mai 2025).

Ce n'est pas le porno, le vrai sujet

Rien de tout cela n'est propre à la sexualité en tant que telle : c'est un modèle économique précis — gratuité financée par la publicité, opacité juridique, concentration extrême — qui produit ces effets. Le même modèle, appliqué à n'importe quel autre secteur, produirait les mêmes dérives.

La pornographie en ligne n'est donc pas le sujet en soi de cette série. C'est simplement l'exemple le plus visible, le plus documenté et le plus massif d'une sexualité mise au service du profit. À l'opposé de cette ligne, une autre vision existe — portée par l'économie sociale et solidaire.

Sources citées dans cet article

  • Bergström, M. (2020). Ce que le numérique fait à l'économie du sexe. Revue française de socio-économie, (25), 155-160.
  • Slate.fr. L'"uberisation" du porno. — slate.fr
  • Sénat (2022). Porno : l'enfer du décor. Rapport d'information n°900 (2021-2022), Délégation aux droits des femmes. — senat.fr
  • L'Annuaire des Entreprises — Société WebGroup Czech Republic AS, SIREN 912 244 258 — data.gouv.fr
  • Tribunal de l'Union européenne, affaire T-139/24, WebGroup Czech Republic / Commission — curia.europa.eu
  • Carpentier, A. (2025, 16 mai). Affaire French Bukkake : la Cour de cassation retient les circonstances aggravantes de "sexisme" et de "racisme". Le Monde.

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